Cassandre Munoz/Moun
Artiste interprète, danseuse, chorégraphe et performeuse.

Mon travail me fait faire des grands écarts.

Danser, bouger, explorer, voyager, découvrir, réagir, tester, provoquer, tomber, partager, traduire, persévérer, résister. Changer d’espaces, d’équipes, de conditions économiques et par là, d’enjeux politiques. Ces retournements perpétuels me conduisent depuis quelques années à observer ma posture intime et artistique. Celle-ci est directement liée à mon rapport au corps, à mon rapport au mouvement et à mon rapport à l’identité.

Toutes mes pratiques potentialisent un environnement traversant mon corps et traversé par lui, tissant un réseau hétérogène de circulations, un écosystème sensible. J’ai rejoint récemment un crew de Twerk et je suis tout juste diplômée en yoga ; je peux passer des heures à faire du head-banging autant que dégommer mes semelles dans un club. Je travaille avec des personnes que j'admire depuis des années (Emmanuel Eggermont, Volmir Cordeiro) et qui sont aussi parfois des artistes qui m'accompagnent depuis toujours  (Lisa Boostani, Patricia Ferrara que je connais depuis l'enfance). Toutes mes lectures, mes repas, mes gestes, mes pensées actualisent ce que «je» suis: une multitude de paradoxes que je préfère penser tensions que contradictions.

 

Ces paradoxes sont moins des luttes que des espaces ouverts.

De la même manière, voyages et rencontres s’inscrivent dans un mouvement d’aller-retour. En 2016, j’entreprends une transatlantique à la voile. Cette expérience place le voyage au centre de ma démarche, il n’est plus question d’aller où ? mais de vivre empiriquement un autre rapport au temps, aux éléments, aux autres. Vivre l’avant, le pendant et l’après. Vivre l’expérience. Oublier un instant la volonté ferme, trouver comment accueillir.

Il y a toujours eu cette partie d’ailleurs à l’intérieur de moi.


Le fait d’être métis colombienne et d’avoir été élevée par ma mère, blanche, à Toulouse - « tu viens d’où ? ». Mon physique androgyne - « t’es qui ? », ma condition d’artiste interprète - « tu vas où ? », le fait que j’use quotidiennement de deux noms de famille en fonction de la personne à qui je m’adresse, les exemples sont multiples. Un ailleurs imaginaire aussi : le fait de croire à la magie d’une ligne, d’une carte, d’une synchronicité.

Mon parcours a ouvert depuis ma formation au CDC Toulouse des champs aux porosités dynamiques réciproques particulières : négociations entre expérimenter et représenter, concevoir et percevoir, nommer et désigner, contrôler et lâcher prise... Des tentatives d’articuler fond et forme pour mettre en tension un être au monde où circulent des concepts parfois contradictoires: individu/groupe, chute/jaillissement, micro/macro, dedans/dehors, intime/politique, homme/femme.

Une porosité cultivée qui interroge sur ma manière de faire lien entre ces villes, entre ces pratiques, entre ces dichotomies.

J’ai d’abord vu un décalage, un gribouillis. Quelque chose de tordu ou d’éparpillé.

Chemin faisant, je me rends compte que ce gribouillis raconte quelque chose, construit une structure polarisée par tout un tas d’expériences, de références. Que ce n’est pas parce que ça part dans plusieurs directions que ça n’est pas cohérent. Il s’agit de ma vie, et si je suis aujourd’hui capable de me tenir debout et d’y réfléchir, c’est bien que l’architecture me soutenant trouve son chemin vers l’équilibre. Equilibre dont il faut que j’accepte qu’il soit remis en jeu à chaque instant.

C’est aujourd’hui à cet endroit que j’ai envie de placer ma danse : dans cette expérience.